Le dépît théâtral

Amis, ennemis, parents,

J'ai décidé d'arrêter toute formation professionnelle dans le milieu du Théâtre.
Ma décision ne vient pas d'une déception particulière, ni d'un choc violent, elle est le fruit de réflexion. Ce milieu ne me convient pas. J'aime les pièces, j'aime les spectacles, j'aime jouer, j'aime mettre en scène. Mais je hais l'animation culturelle, la distraction inutile, les acteurs hostiles, les comédiens dictateurs.
Ma justification est ici.

Sorti d'un théâtre un soir, après avoir subi une nouvelle déception, comme un coup de couteau supplémentaire sur le cadavre du Théâtre, rien ne peut désormais cacher cette affreuse réalité : le Théâtre est mort. Des Ribes, des Schmitt pourront prier pour sa résurrection ou encore faire son autopsie, le Théâtre a rendu son dernier soupir, après près de 25 siècles d'existence. Quels sont ses assassins ? Ce sont l'indifférence, la politique d'animation culturelle et de contre-culture dont les principes sont la distraction salutaire ou le dérangement inutile. Mais le plus tragique, ce fut l'arme du crime. Cette arme, ce fut la mise en scène. Si l'on se rappelle ce que disait Antoine Vitez sur son art dans les dernières années du Théâtre « La mise en scène, c'est l'art par excellence de lecture du monde », il annonçait très précisément la loi de la mise en scène : un metteur en scène doit lire le monde, en donner une interprétation, chercher une vérité du monde et la montrer sur scène, mettre en évidence une vision du monde, rechercher une vérité tangible de ce qui nous entoure, parler à son public sans complaisance ni insulte. Aujourd'hui, les metteurs en scène sont des criminels, ils transgressent cette loi à outrance, jusqu'à l'indécence. Au mieux, ils expriment une incapacité à lire le monde, et ils ne sont coupables que d'être de mauvais metteurs en scène ; au pire, et hélas c'est le plus souvent cas, le monde n'est pour eux qu'une page blanche : ni vérité, ni vision et donc rien à montrer, et en ce cas, plus de Théâtre. Circulez, il n'y a rien à voir. Pour asseoir leur infamie, ils massacrent sans aucune retenue les textes classiques, et ceci pour trois raisons : d'une part les bons auteurs de Théâtre manquent, refusés par le diktat du metteur en scène et des acteurs tous-puissants qui veulent « s'exprimer » ou bien par le public, déjà dégoûté de ce qu'on lui sert ; ensuite parce que ces metteurs en scène manquent totalement de créativité et qu'ils sont somme toute, incapables d'écrire un texte, et que l'idée de travailler avec un auteur qui va oser juger leur travail et avoir des exigences sur son texte les répugnent ; enfin, parce que les textes classiques, par leur seul nom, attirent du public et qu'ils en ont besoin. Le massacre des grands textes est donc légitimé, et l'on peut sans risque dire que si Vitez était encore vivant, il serait outré par ce manque total de décence et d'efficacité qui ne laisse au public qu'une impression de dégoût. Et pourtant, c'est le seul moyen dont dispose le Théâtre pour faire parler de lui. Il se produit la même chose à l'Opéra, où à Paris, la politique de Gérard Mortier provoque polémique sur polémique sans jamais rien dire ; fort de sa croyance en sa propre épopée brechtienne, le directeur de l'Opéra de Paris s'imagine qu'il fait passer des messages politiques aux spectateurs et réfute toute critique aux mises en scène qu'il affectionne en traitant leurs détracteurs de cabale snobinarde. Benoît Deteurtre écrivait à son propos que « rien ne vaut, pour marquer un règne, que le déclenchement de nouvelles batailles d'Hernani », encore Hernani annonçait-il un courant littéraire, proposait-il une vision différente du monde et du Théâtre, encore avait-il des idées et du retentissement. L'Opéra peut-il changer la société ? Peut-il le prétendre quand seuls quelques centaines de parisiens voient les spectacles ? Quelle prise a l'Opéra sur la société ? Il n'en a aucune. Le Théâtre a plus de marge de man½uvre mais reste lui aussi très limité. Quelle lecture du monde nous propose t-on ? Que retirent-on de ces spectacles vides d'intérêt ? Il ne s'agit pas là de faire la critique des spectacles enrobés et complaisants qui avouent eux-mêmes qu'ils n'ont pas d'autre but que de nous distraire et il aussi ridicule de faire leur procès que de condamner Labiche ou Jarry sous prétexte que leurs pièces ne nous apprennent rien sur la nature humaine. Le procès que nous faisons ici, c'est celui de ceux qui prétendent nous apporter quelque chose et dont on ne retire que la satisfaction toute relative des différents strip-teases qu'ils n'hésitent pas à pratiquer au milieu d'un Shakespeare ou d'un Molière, nous ne sommes pas choqués, plus rien ne nous choque. Tout cela, toutes ces polémiques, ces rejets, cette lassitude est l'objet de la mise en scène toute puissante. La seule chose que je lis à présent, c'est la détresse du Théâtre et de tout ce qui se joue sur scène sauf apparemment la danse, qui s'en sort plutôt bien. Je m'appuierai sur trois mises en scènes calamiteuses qui massacrent Shakespeare et Molière pour faire une bonne fois pour toutes l'autopsie du Théâtre et pour montrer en quoi la mise en scène aujourd'hui ne fait plus aucune lecture du monde mais fait honte à son propre passé. Au bout d'un siècle, le livre de la mise en scène s'est refermé.

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Comments :

  • Louve

    04/03/2009

    Cher Jean-Baptiste,
    je risque d'être redondante vu que mon message est le même : à toi de changer
    ce qui ne te plaît pas, comment crois-tu qu'ont fait ceux que l'on nomme les novateurs
    et anticipateurs de leur époque, Montaigne, Balzac, Proust, Chanel, moult cinéastes etc....
    et je vais faire un parallèle avec mon rêve d'être prof, certaines choses ne me conviennent pas
    alors je ferai mon possible pour les mettre à ma sauce, afin de passionner le plus possible les élèves
    et de leur montrer l'intérêt du Français dans la vie de tous les jours (un exemple parmi tant d'autres)
    parce que je crois que lorsqu'on ressent la flamme et qu'en plus l'on sent une véritable vocation
    on ne peut pas reculer face aux obstacles
    heureusement que certains ''originaux'' ont fait évoluer les mentalités, les techniques et les arts
    c'est le principe même de la Post Modernité
    es-tu sûr que tu n'en serais pas capable?

    Bisous plein et quoi que tu fasses j'ai confiance en toi
    le coeur étant le meilleur des guides à mon avis ;o)

  • Déborah

    22/04/2008

    Mon très cher ami,

    Je ne saisis pas.... Du moins je ne comprends pas. Ton raisonnement est fondée certes. Mais pourquoi vouloir laisser tomber le théâtre ? Tu dis que le théâtre sombre dans une mégalomanie qui ne fais que détruire les oeuvres classiques.

    Pourquoi ne pas au contraire t'investir dans le theâtre pour en faire ressortir le meilleur ? Pour le faire redécouvrir au public. Je pense que si les changements littéraire qui ont eu lieu ces derniers siècles ont été produit par des hommes qui au départ était dégouté comme toi de ce que certain faisait des oeuvres classique un peu comme toi mais qui au final ce sont mis debout et on dit "je les emmerde ceux là, moi je vais changer ça et tant pis pour la critique !"

    En parlant de critique ne serait-ce pas cela plutôt qui te ferait reculer ?

  • lisourob

    30/03/2008

    ba oué mais quand même t'aimer tellement ça.

    Bizoux

  • Yashn

    25/03/2008

    Pardonne-moi JB, je ne peux que te contredire ici.

    Mon metteur en scène n'est pas du tout comme cela, elle respecte les textes, chaque syllabe et chaque "," nous est fait travaillé sans relâche, une diction irréprochable, des costumes d'époques réalisés par les soins de mains grandioses. Je sais ce que tu ressens, moi, elle, notre troupe entière a horreur des textes qui ont mal vieillit. Et désolé de te le dire, Molière eut beau être un génie, ses textes contrairement à ceux de Shakespeare, sont de cette catégorie. De mauvais acteurs prétentieux, qui jouent et ne sont pas ? De mauvais metteurs en scène, pensant que la première idée est toujours la bonne ? Pas chez nous. Chez nous, si l'acteur n'est pas pédant car il sait qu'il est en apprentissage, chez nous le metteur en scène ne fait que réfléchir et chercher des informations sur la pièce, l'auteur, mais aussi l'époque, les musiques et les éclairages qui accompagnent le texte dans sa folle entreprise. Lorsqu'il s'agit de faire la publicité, c'est avec ardeur et ridicule qu'on descend en costume faire le marché, afin de faire partager notre passion et montrer au monde que non, le théâtre n'est pas mort. Nous sommes une modeste troupe, oui, mais nous nous battons pour le théâtre.

    Tu es un bon écrivain, tu as du talent, mais tu ne vois que le mal. Et dire que tu me reproches d'être pessimiste... J'ai vu des ateliers, des troupes, qui jouaient mal, et qui se vantait, j'en fus une partie il y a longtemps. Aujourd'hui je suis redevenu un débutant, j'apprends, je fais la biographie de mon personnage, l'intègre au point de perdre la mienne. Non, le théâtre n'est pas mort, il y a juste plus de gens qui croient pouvoir le faire, mais il y a toujours autant de bons auteurs, de bons acteurs et de bons metteurs en scène perdu dans la masse grandissante.

    Le théâtre n'est ni mort, ni à sauver. Il est à continuer. Si tu oses l'abandonner, libre à toi, mais moi je lutte pour sa cause, afin que des gens comme toi redécouvrent le théâtre. Me feras-tu la déception de me traiter d'incapable ?

  • SK

    25/03/2008

    Pourquoi alors abandonner si près du but ?
    Pourquoi ne pas tenter de ressusciter ce théâtre qui t'est - nous est tellement cher ?
    On ne fuit devant une cause désespérée, on y engage nos dernières ressources.

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